Critics
L'ultime Conscience par Joseph Tarrab

Ils dansent, caracolent, pirouettent, virevoltent - et font du surplace. Ils avancent sans avances, tournent sur eux-mêmes et autour d'eux mêmes, dépensent une folle énergie à vide, jouent pour jouer comme pour s'empêcher de penser. Ils se livrent au mouvement rotatoire de la roue de carrousel sans sortir de leur confinement à l'intérieur du cadre dans le cadre qui constitue leur théâtre d'activités ludiques. Ils se donnent du mal pour se donner du plaisir sans se donner satisfaction. Leurs recréations ne les divertissent ni ne les égaient. Ils se démènent, comme tous les clowns et tous les hommes, pour masquer leur triste intuition. Celle du vide dans lequel ils risquent de basculer à chaque instant si jamais ils venaient à s'arrêter ou a mettre les deux pieds a terre. Ils sautent et s'agitent pour préserver un équilibre instable dont seule la mobilité perpétuelle garantit le maintien.

Le sol est ce carrelage géométrique aux motifs répétitifs synonyme de clôture, d'un système sans surprises aux contrastes alternes règles d'avance. Ils flottent au-dessus, dans un monde passéiste à la fois onirique et théâtral, enveloppes dans leurs amples costumes emberlificotes, telles de volumineuses coquilles textiles.

Entre le statisme carcéral du sol et des cadres, murs, cages, boites, etc., et le dynamisme sans fin des équilibristes, la sphère omniprésente fait fonction de transition ou de médiation. Globe, ballon, boule, planète, elle est la marque d'un sempiternel tourner-en-rond, d'une cyclicité sans finalité ni fin.

Ils sont deux ou trois, et pourtant ils sont un. C'est le même dédouble, la succession de ses actes se faisant fausse simultanéité: l'un observe le ciel, l'autre inscrit les observations. La multiplicité et la convivialité ne sont qu'un leurre. Malgré l'alternance qui crée l'illusion du différent, il n'y a jamais que de l'identique, il n'y a que la solitude du solitaire confronte a lui-même, a sa propre image inversée. C'est pourquoi l'ego et l'alter ego, l'un et le double ne se regardent ni ne nous regardent. Cloitres en eux-mêmes sans possibilité de communication, leurs regards divergent a jamais.

Ce monde d'identités géométriques et humaines ne pouvait qu'aboutir a l'automatisme robotique d'un mécanisme a remontoir au mouvement indéfiniment recommence ou recommençable, telles les trois voltes d'une ballerine de boite a musique. Voici accomplie la figure de l'alternance et de la cyclicité: le vivant alterne avec le mécanique, la vie avec la mort. Le subterfuge illusoire du dédoublement et de l'agitation ne protégera personne de l'ultime conscience de sa condition: la mortalité. Seul l'automate s'en fiche et perdure.

 
Alain Tasso

On ne vient pas vers les idées de Silwan Ibrahim pour de riches moments de plaisir, pour s'extraire de la banalité du quotidien, ou encore pour scander une explosion fulgurante d'images multicolores.

C'est un univers carnavalesque, enchanteur,onirique, où les balloons se mêlent aux cerceaux, aux fanions, aux plumes, aux tambours, aux petits baldaquins, mais que sais-je?

Dans les multiples jeux construits avec dextérité, le magicien - qu'il soit dans son château de cristal, en position de chef d'orchestre, en chambellan d'un maharadjah de l'Europe continentale - engendre autour de lui un spectacle d'une ampleur phénoménale. En effet, les figurants semblent tout droit sortis d'un conte de fées. Ils dansent, parfois en se lovant, comme des enfants-lutins qui resistent à leur âge adulte en voulant vivre encore plus, interprétant sans cesse l'Experience chorégraphique. Parfois, le magicien se confond avec les figurants pour imiter leur joie de vivre. Nous-mêmes, spectateurs, sommes leurrés par les fausses apparences: rattachés aux propos du peintre, nous en devenons des collaborateurs heureux.

Mais dans Le travail de Silwan Ibrahim - illustratif pour un profane - toute forme d'hypotypose qui mène directement à une définition unique est à écarter. Complètement. Ce relevé s'applique à tout art plastique de qualité, classique ou contemporain.

Alors postulons d'autres acceptions en dévoilant à travers l'idéation une approche plus éthique. Il y a, certes, dans les diverses scènes du peintres, et ce, depuis ses premiers balbutiements, l'implacable désir autobiographique des mouvements de danse, le plus souvent rotatifs; soufis, on me peut le nier, dans l'esprit de cet anachorète des temps présents qui se nourrit, en ses périodes extatiques, de l'hésychasme d'Evagre le Pontique.

Le faux dans l'apparence, le vrai dans ce qui est caché!

Déjà, le vrai et le faux cohabitent sur un même support, la toile dans notre cas.

Ce qui est caché, vous l'aviez deviné, demeure incontestablement le silence volubile, toujours cette verité, en silence.

Pour le peintre, stimuler Le silence annonciateur d'un espace vital sublime - même dans les visages où la torture semble apprivoisée - se théâtralise par une écoute rigoureuse, un regard au loin, transmis par les mains, en couleurs.

Quelles intrigues, quelles esquisses de personnages s'y dessinent afin d'arriver au but: le silence. L'apparence se meut. Elle est manifestation. Manifestations. Alors porteuse de sens, sans doute dans ce qui est caché.

Maintenant, approchons les êtres en mouvement dont l'interprétation semble difficile à traduire, dans une première autonomie. Au risque d'y déceler seulement des autoportraits, nous irons au-delà des états de danse paroxystiques - je veux supplanter la scénographie pour me consacrer aux androgynes qui s'élancent comme une furia. Une séquence érotique serait ici un chemin sinueux, balisé par la fragilité d'un monde assoiffé seulement du plaisir éphémère. En regardant, sous un autre angle, le peintre ne se sert pas de l'homme, de la femme, la face, certes, du spectacle du monde. Sa palette opère pour la réconciliation des contraires, un voyage vertical vers une perpétuelle quête dans la manifestation de l'Un.

 
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